AFGHANISTAN: DES LEÇONS À TIRER
Considérée comme une rupture de l'équilibre des blocs, l'arrivée de troupes soviétiques à partir de 1979 en Afghanistan
-pour soutenir un régime d'inspiration marxiste devant faire face à une rébellion islamiste- allait entraîner une vive réaction de la part des Etats-Unis. Le soutien inconditionnel du
gouvernement de Washington aux islamistes, la création, le financement et l'armement de groupes -constitués d'islamistes venant de tout le monde musulman- par la CIA et les monarchies du Golfe,
Arabie Saoudite en tête, est à replacer dans cet aveuglement des Etats-Unis qui ont toujours, dans un premier temps en tout cas, apporté leur soutien aux régimes ou groupes les plus
réactionnaires dans leur lutte contre le « danger communiste », préférant invariablement les pires cléricaux et autres théocrates aux courants progressistes dans leur diversité.
Ainsi ce sont bien les Etats-Unis qui, avec le concours actif du Pakistan, ont favorisé l'arrivée au pouvoir des talibans
à Kaboul et la présence en Afghanistan des militants djihadistes souvent non-afghans qui ont mis à profit l'arrivée des talibans au pouvoir pour « sanctuariser » ce pays en y installant
nombre de leurs bases arrières et de leurs camps d'entraînement.
Les attentats du 11-Septembre faisant suite à des opérations déjà menées par Al Qaïda contre les intérêts étatsuniens et la présence massive de militants combattants de cette organisation (anciens
alliés des Etats-Unis contre la présence soviétique) allaient exposer l'Afghanistan et surtout ses populations civiles
à une intervention militaire de grande envergure. Profitant d'une situation politique favorable (la justification d'une intervention militaire pour lutter contre le terrorisme représentant un
élément recyclable tant par la Chine que par la Russie en Tchétchénie), et tirant avantage de l'émoi suscité par les attentats de New York et de Washington, les Etats-Unis allaient obtenir
le feu vert du conseil de sécurité , donnant ainsi toute légalité internationale à cette intervention. Cette autorisation tout comme les choix opérés par la suite par l'administration Bush -véritable maître des décisions- vont révéler une succession d'erreurs :
• Erreur que de donner la
priorité à la chasse à Ben Laden que le président Bush déclarait vouloir capturer mort ou vif
• Erreur que de croire
que des bombardements massifs allaient permettre d'atteindre ce but
• Erreur que de vouloir
analyser la situation en plaquant une grille purement idéologique -celle du « Choc des civilisations »- qui pousse à l'amalgame sommaire entre groupes aux stratégies différentes et qui
empêche de concevoir les réponses les mieux appropriées à chaque situation
• Erreur que de vouloir
déclarer la guerre au terrorisme sans avoir une réflexion sur ce phénomène qui ne date pas d'aujourd'hui mais qui désormais peut être considéré comme un sous-produit de la
mondialisation
• Erreur que de prétendre
que la démocratie, au sens que nous connaissons, peut être instaurée par une intervention militaire extérieure, d'autant que dans le cas présent les traditions démocratiques de l'Afghanistan ne
sont pas établies (la monarchie, renversée en 1973 par un coup d'Etat militaire est loin d'avoir été un âge d'or pour la démocratie, les droits de l'homme et la liberté des femmes si ce n'est
pour une élite, sorte d' « aristocratie urbaine » peu soucieuse du peuple et la situation souvent troublée après la proclamation de la République n'ont pu contribuer à l'invention par
les Afghans eux-mêmes d'un système politique prenant en compte au mieux les réalités sociologiques du pays). Aujourd'hui la cohésion gouvernementale est de façade, conditionnée plus par la
recherche constante d'accords entre les différents féodaux ou chefs de guerre et les impératifs étatsuniens que par la participation active des citoyens afghans à la vie politique qui est quasi
inexistante à ce niveau même si l'action d'ONG locales doit être saluée.
• Erreur enfin que de
croire que le déversement d'une aide financière allait suffire à s'attacher la reconnaissance du peuple afghan. La corruption engendrée, le clientélisme ruinent tout espoir de voir le sort de la
population s'améliorer. Les limites de l'humanitaire sont bien vite atteintes dès lors que le contrôle de la distribution de l'aide favorise la mise en place et la consolidation des pouvoirs qui
exercent une véritable main mise sur les populations.
• Ainsi sept ans après le début de
l'intervention le bilan est accablant :
• le gouvernement afghan
n'exerce son autorité , et encore souvent toute relative, que sur Kaboul et sa région . Le chaos est durablement installé dans le pays et la culture du pavot a repris de plus belle.
• L'ersatz de démocratie
apportée au peuple afghan peut difficilement provoquer l'adhésion.
• La situation de la majorité
des femmes n'a guère évolué malgré le travail militant d'associations.
• Les talibans regagnent du
terrain , tirant profit de la déception et de l'exaspération des populations qui ont à souffrir des combats, des raids aériens et des « bavures » . Une certaine émotion sélective fait
oublier que le nombre de victimes civiles afghanes est sans commune mesure avec le nombre de militaires français tués.
• Les risques de déstabilisation
de la région sont réels, les répercussions au Pakistan -pays doté de l'arme nucléaire- deviennent de plus en plus inquiétantes.
Alors que nombre de spécialistes s'accordent pour dénoncer les effets désastreux de combats et de frappes aériennes
mal ciblées, alors que la présence étrangère est de plus en plus vécue comme une occupation, le président de la république française, en dehors de tout débat parlementaire, a décidé
d'augmenter les effectifs de l'armée française engagés en Afghanistan, répondant ainsi pour une grande part à la demande des Etats-Unis et signant le retour complet de la France au sein de
l'Otan.
Notre opposition à cette mesure reste entière comme reste entière notre détermination de voir s'opérer au plus vite le
retrait des forces françaises présentes dans ce pays.
Plus un seul soldat français en Afghanistan, Retrait total
La France ne doit pas continuer à jouer les auxiliaires de la politique impériale que poursuivent les Etats-Unis. Si
historiquement, l'Afghanistan fut au carrefour des grandes routes reliant les mondes iranien, chinois et indien, aujourd'hui ses frontières communes avec l'Iran, le Pakistan et au nord avec
d'anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale font de l'Afghanistan un élément géostratégique important.
Le retrait des troupes françaises comme celui souhaitable de toutes troupes de l'Otan ne doit cependant pas être
compris comme un manque d'intérêt pour un peuple et un pays qui ont eu à pâtir des erreurs de nos gouvernements. La France se doit de rester disponible et de contribuer au mieux au renouveau de
ce pays, refusant toute tentation d'ingérence dans les affaires politiques mais attentive et prête à fournir à la population afghane tout soutien qu'elle sollicitera pour la satisfaction de
ses besoins. La redéfinition et la réorientation de l'aide est une nécessité , l'aide à la reconstruction en particulier devant servir uniquement les intérêts de la population et non ceux
des grands groupes pour lesquels le marché de la reconstruction est uniquement envisagé comme générateur de fabuleux profits.
Tirer les leçons de l'aventure afghane et des erreurs commises est nécessaire, cela doit conduire le gouvernement français
à faire preuve de plus de prudence et à le dissuader de participer à une quelconque autre aventure militaire, une attaque toujours possible contre l'Iran devant dès à présent être exclue.
source : MRAP